Anonyme
publiée le 01/01/2021 à 12:01:00

Je flotte dans une épaisse crasse noire. Peut-être parce que mes paupières sont fermées. À moins que la lumière ne soit éteinte. Je pense très fort à la liste des courses que je dois faire demain. Des tomates. Des kiwis. Des bananes. Des yaourts allégés pour maman. Des madeleines au chocolat pour moi. Des œufs. À moins qu'il n'en reste ? Je ne sais plus si j'ai fini la boîte hier quand je me suis préparée une omelette. D'où vient cette odeur écœurante qui me serre la gorge ? On dirait un mélange de sueur et de parfum. Pois chiches. Mozzarella. Gruyère. Pain de mie. Est-ce que je dois prendre du lait ? Ça risque de faire lourd à ramener à pied. Pourquoi les respirations que j'entends sont aussi fortes ? Ou alors, il faudrait que je demande à ma cousine de venir me chercher. Comme ça, je pourrais aussi ramener du papier toilette ; ça devient urgent de refaire le stock. Je crois que je sens une chose humide qui n'arrête pas d'entrer et de sortir de mon corps. Ça glisse. À moins que ça ne frotte ? Aucune idée. Une pâte à quiche aussi ! Est-ce que c'est moi qui transpire comme ça ? Si jamais ils ont le déodorant Ushuaïa à la vanille, je le prendrais parce que celui à la noix de coco est vraiment moins efficace. Il y a un tissu sous ma main. Il est de la même texture que mon sac. Mon sac... Merde. J'ai pris mon tote-bag et ma carte bleue est restée dans ma pochette blanche. Je ne dois pas avoir plus de dix balles de liquide dans mon porte-monnaie. Il faudra que je repasse à l'appartement avant d'aller faire les courses. Mais d'où vient ce poids qui m'enfonce ? Oh, et il ne faut surtout pas que j'oublie le chocolat noir ! C'est l’anniversaire de maman ce weekend, je lui ferai un fondant. Il fait atrocement chaud. Ah mais je vais avoir un problème, le four ne sera réparé que mardi prochain. Tant pis, je vais me rabattre sur une charlotte. Boudoirs, chantilly. Qu'est-ce qu'il manque d'autre ? Une douleur, soudain. Et puis le noir.

Cette avalanche de néant est vertigineuse.
Un silence.
Un autre.
Encore un autre.
Et puis encore un autre.
Quand est-ce que ce rien va prendre fin ?


– Putain, c'était trop bon.

Cinq mots. Cinq mots et c'est l'explosion. La moindre particule de chaleur vient de s'évaporer de mon corps. J'entrouvre les yeux. Je suis nue. Je suis nue et lui aussi. Il fait froid. Je balaie la pièce du regard. Il allume la lumière. C'est trop coloré, tout ça. Beaucoup trop coloré. Qu'est-ce je dois faire pour que ça redevienne noir ? Je donnerais n'importe quoi pour que quelqu'un me donne une solution.

– T'as kiffé, hein ?
– Oui.


Je ne comprends rien à sa question ni à ma réponse. Mais ce n'est pas très grave parce que je viens de retrouver le noir : il suffit de fermer les yeux en fait.

– Tu prends la pilule, on est d'accord ?
– Oui.
– Cool.


C'est impressionnant comme cette seule syllabe peut me tordre le ventre. Je commence à mettre les éléments dans l'ordre. Un par un. Pilule. Contraception. Capote. Rapport sexuel. Enceinte. MST. Vierge. Pénétration. Ce sont des mots tout ça. Ça ne prouve rien. La réalité ne se limite pas à des mots si étroits. Il faut que je comprenne.

– Il n'y avait pas de capote ?

Un bref silence durant lequel la honte me maintient immobile.

– Bah tu crois que je me suis retiré pourquoi ?

À la fin de la phrase, il ne le dit pas, mais j'entends : « pauvre conne ». Je me tais. Cette vulnérabilité est si insupportable que je dois faire quelque chose. Je me lève pour enfiler la robe qui traîne par terre, juste à droite du lit. Mes muscles sont engourdis. Ce corps n'est pas mon corps. Ce n'est pas possible. Je ne ressens rien.

– Tu veux retourner en bas ou tu dois rentrer chez toi ?

Il parle si près de mon oreille que mon corps entier frisonne. Ce doit être l'excitation. Après avoir couché avec quelqu'un, on est excité, non ? Je décide que c'est ça.

– Non, je vais rentrer. J'ai cours à 8 heures demain.
- T'as besoin de thune pour le taxi ou tu rentres en métro ?
– Je vais me débrouiller.
– Ça marche. À la prochaine alors ! C'était cool de te connaître mieux.


« Cool. » Décidément, c'est son mot. Il est toujours nu. J'enfile ma culotte. Où est mon soutien- gorge ? Aucune idée. Tant pis. Je demande à mes lèvres de lui sourire avant de sortir de la chambre. En descendant l'escalier, je croise deux filles en train de s'embrasser. La musique me donne mal au crâne. J'ai toujours chaud. En bas, mon sac m'attend. Je le ramasse, vérifie que mon pass navigo est bien dedans et sort de la maison en claquant la porte. Maintenant, je dois juste transporter mon corps jusqu'à chez moi et m'endormir. Il y a un arrêt de métro sur le trottoir d'en face. Je marche lentement jusqu'au quai. Onze minutes d'attente. Merde. Je sors mon téléphone par réflexe. Il n'est que minuit. J'étais à cette même station il y a moins de trois heures. Trois heures.. C'est ridicule comme durée. Bien trop ridicule pour contenir autant de laideur. Je range mon portable dans mon sac. Je ne veux pas penser. Je ne veux plus voir. Ça fait mal de voir. Je vais demander des œillères pour mon anniversaire. Des grosses œillères bien opaques que je pourrais porter en permanence. Pourquoi attendre d'avoir 17 ans, remarque ? Je peux en trouver dès maintenant si je fais un petit effort.

Un homme et une femme s'avancent vers le devant du quai. Ils se tiennent la main et sont affreusement beaux. Ils me font penser à mes parents sur leurs photos de mariage. La femme grelotte, son copain lui donne sa veste. La scène est à vomir. Je ne comprends pas pourquoi je me sens aussi dégoûtée. Je sais juste que je veux rentrer. Mais il y a encore six minutes à attendre.

Machinalement, je porte mes ongles à ma bouche pour me les ronger. C'est là que je constate que mes mains sont poisseuses. Poisseuses de dégoût. Je comprend instantanément de quoi elles sont recouvertes. Comment j'ai pu oublier de me laver les mains, bordel ? J'ai le réflexe de frotter frénétiquement mes doigts contre mon jean. C'est encore pire. Ça s'étale. C'est ignoble. J'ai la sensation d'être couverte de merde.

Le métro arrive enfin. Les portes s'ouvrent et je me laisse tomber sur un strapontin. Le couple de tout à l'heure s'installe en face. Je remarque que la femme caresse le bras de son amoureux. Ils ont les mains propres, eux. Un monde me sépare désormais de ces gens-là.

Le corps que je trimballe est un ramassis de nœuds. Je voudrais pousser un cri assez fort pour déchirer le monde en deux, pour laisser une trace à hauteur de la honte qui s'est installée en moi. Il renverserait tout sur son passage, y compris ce couple parfait dégoulinant d'un amour que je ne connaîtrai jamais. Il me ferait disparaître, je n'aurais plus qu'a me cacher derrière lui.

Le cri emplit ma chair et même si je sens qu'il s'est coincé à l'entrée de ma gorge, je suis infoutue d'empêcher ma bouche de s'entrouvrir. Alors je vomis par terre. La femme et l'homme qui me font face se lèvent, l'air gêné et s'en vont plus loin dans la rame. Sans un regard pour moi. Ils me laissent m'étouffer avec ma haine, ma peur et mon désir de disparaître. J'écrase mes poings contre la vitre avec l'espoir débile que la douleur remplace la honte. Mais non. Je me suis trompée, encore une fois.

Une pauvre conne reste une pauvre conne, même avec les mains en sang.

Maman m'avait pourtant dit de ne jamais mettre ce rouge à lèvres. J'aurais dû l'écouter, c'est tout. Je suis vraiment une pute. Une pute qui a taffé gratuitement ce soir. Et qui n'a pu choisir ni son horaire, ni son client.

Le mot a quelque chose d'apaisant en fait : pute, pute, pute. Ça fait presque du bien de me le répéter. Je. Suis. Une. Pute.
Une. Grosse. Pute. Avec l'adjectif, c'est encore mieux.
Une voix annonce mon arrêt de métro. Les portes s'ouvrent. Je sors.
Enfin. Plus que cinq minutes et je serai chez moi.
Ça me laisse pile le temps de mettre la main sur des œillères et de les enfiler pour toujours. Toujours. Quel beau mot. Il n'arrive pas à la hauteur de pute mais quand même, il produit sur mon cerveau l'effet d'un bonbon au miel qui fond dans la gorge.

C'est merveilleux d'avoir des mots en guise de doudous. Presque aussi merveilleux que de réaliser que le monde qui m'entoure n'a plus de couleurs.

Ce récit est fictif (bien qu'inspiré librement de certains faits réels). J'ai fait le choix de me mettre dans la tête de cette jeune fille pendant et juste après son viol. Forcément, dans cette temporalité-là, il y a peu de place pour l'espoir et l'optimisme. Forcément, les « couleurs », comme elle dit, mettront du temps à réapparaître.Beaucoup de temps. Mais qui sait ? Peut-être que la femme qu'elle a croisé sur le quai, cette femme en couple qu'elle a tellement envié et qui lui a semblé appartenir à un autre monde, peut-être que cette femme-là a elle aussi subi un viol quelques années auparavant. Sûrement, même. En tout cas, les statistiques me font pencher pour cette hypothèse. Alors, peut-être que si cette femme qui a survécu à un viol a finalement pu refaire confiance à un homme, peut-être que ce sera aussi un jour à la portée de l’héroïne.

Anonyme
publiée le 01/02/2021 à 03:18:00

L'audio du témoignage:

Prendre la parole demande du courage. Que faire lorsqu'on est victime d'agression sexuelle ? Ce témoignage n'est pas voué à donner des leçons, bien au contraire. Il tente d'expliquer ce qu'on peut ressentir en tant que victime. C'est évidemment un point de vue personnel, mais qui peut peut-être changer la donne.

Si vous êtes victime de violences sexistes ou sexuelles, différents numéros d'écoute sont mis à votre disposition :
Le 3919 ou le 0 800 05 95 95, numéros d'écoute nationaux et anonymes destinés aux femmes victimes de violence ou à leur entourage.

Vous n'êtes pas responsables, vous n'êtes pas seul.e.s.

De toi à moi
publiée le 01/05/2021 à 12:01:00

L'audio du témoignage:

OSER DIRE NON te propose DE TOI À MOI, réalisé par Tova Bach

C'est un podcast informatif à travers lequel une victime de viol parle et partage à tous le combat que chaque victime doit mener - pour elle et pour ses proches.
Comment pouvons nous tous aider, tous se mobiliser face à une culture du viol qui persiste encore ?
En partageant ce que les victimes ressentent. Et bien sûr, en essayant de les comprendre.

L'équipe Oser Dire Non
publiée le 01/11/2021 à 03:00:00

Anonyme
publiée le 22/12/2021 à 08:00:00

Je n’ai pas envie de raconter en détail le déroulement des évènements de mon histoire, parce que malheureusement des histoires similaires à la mienne il y en a déjà beaucoup trop, même si chaque histoire est unique. Je préfère parler des conséquences et du travail que j’ai dû faire sur moi par la suite. J’ai subi deux relations incestueuses avec mes deux grands cousins. Une qui m’a fait découvrir ma sexualité à 12 ans avec mon cousin âgé de 16 ans, cette relation a duré jusqu’à mes 16 ans, lorsqu’un jour j’ai fini par dire non, sans comprendre pourquoi j’avais laissé cette relation s’instaurer aussi longtemps. À l’époque cela me paraissait sûrement comme un jeu d’enfant qui a mal tourné, un manque de surveillance des parents qui n’ont pas su prévenir ce genre de comportement. À 12 ans, mon enfance m’a été arrachée, on m’a fait grandir beaucoup trop vite. Une seconde relation m’est arrivée à 14 ans, cette fois-ci je savais ce que représentait le sexe car je vivais une relation amoureuse et sexuelle avec mon copain, ce n’est arrivé qu’une fois car la seconde fois j’ai su dire non. À 14 ans mon corps ne m’appartenait plus.

Dès lors j’ai fini par accepter le fait que j’étais devenue un cobaye, une poupée d’entraînement pour mes cousins. La vision que les gens avaient de moi était toujours sexuelle, même au sein de ma famille j’étais réduite uniquement à un corps prêt et formé pour avoir des relations. Aujourd’hui j’ai 19 ans et j’ai décidé d’en parler car j’ai compris que ce n’était plus à moi de protéger toute ma parfaite petite famille de ses terribles secrets car non je n’ai rien demandé, et que désormais c’est aux autres de me protéger et de m’accompagner dans ma reconstruction. J’en ai parlé à mes parents, qui m’ont crue, sûrement une des étapes les plus importantes pour avancer. Puis j’ai longuement discuté avec ma mère et j’ai découvert qu’elle et sa sœur avaient elles aussi eu des relations incestueuses avec leur cousin. Puis au fur et à mesure j’en ai parlé à mon entourage et j’ai souvent eu comme réponse « oui il y eu ça aussi dans ma famille ». Dès lors j’ai compris que tout n’était pas de ma faute, que je n’étais pas un cas à part. J’ai compris, que non, je n’avais plus à subir la honte d’avoir eu ce genre de relation car j’étais la petite cousine et c’était moi qu’il fallait protéger et non pas à moi d’accepter des choses par peur de mettre mal à l’aise mes cousins, par peur de leur faire perdre la face. Aujourd’hui, je casse cette dynamique où dans ma famille des femmes ont subi des choses qu’elles n’auraient pas dû subir ou des relations incestueuses qui ont été instaurées par manque de connaissance sur le sexe et ses conséquences. Je veux casser ce schéma de reproduction, aujourd’hui on parle.

Je pense malheureusement que la honte qui est portée sur les victimes d’inceste permet de conserver le secret, et par conséquent de lui permettre d’exister car l’inceste prend sa force dans le secret. Effectivement, le plus douloureux dans l’inceste c’est la honte, alors on a le sentiment d’avoir des déviances sexuelles, surtout lorsque la relation dure plusieurs années, qu’on l’accepte et qu’on finit par trouver normal. J’ai aussi construit ma sexualité autour du sentiment d’être un objet, un interdit. Alors on finit par prendre les hommes pour des objets pour se venger, on construit toute la sexualité autour d’un rapport de domination. J’ai été constamment dans la performance pour prouver ma valeur, parce qu’on finit par croire qu’être un super coup c’est ce qui constitue en nous la meilleure des qualités. On cherche à prendre le dessus, à baiser plutôt que d’être baisé et finalement reproduire ce qu’on a subi. L’inceste m’a aussi créé un problème de barrière entre la pure affection et la sexualité. Pendant des années, j’ai été incapable de recevoir de l’affection de la part de mes parents sans pouvoir l’expliquer : toujours une forme de dégout lorsqu’on veut vous faire un câlin, un bisou parce que toute marque d’affection est sexualisée inconsciemment. Puis, j’ai fini par avoir peur de moi, à force de tout sexualiser on finit par ne plus savoir où sont les limites, on voit le mal partout. Aujourd’hui, j’ai peur d’avoir des enfants, plus particulièrement d’allaiter parce que mes seins ont toujours été un pur objet de sexualité et j’ai peur de sexualiser la relation avec mes enfants. Pendant des années je n’ai pas été consciente de tout cela et je vivais pleinement ma sexualité, en mettant des distances affectives physiques avec les membres de ma famille, en me disant juste que c’était une crise adolescence avec un besoin de se distancer de ses parents. Puis j’ai fini par comprendre d’où venaient tous mes comportements et à partir de là les relations sexuelles sont devenues compliquées car régies par des flashs, des pensées obsédantes, le dégout de la sexualité. J’ai fini par comprendre que durant toutes ces années, pour prendre du plaisir lors d’une relation j’étais obligée de me détacher de mon corps, de ne pas penser aux plaisirs de mon corps mais de l’imaginer au travers d’images mentales plaisantes. Une fois ce secret révélé à moi-même, cette visualisation plaisante n’était plus possible car seuls des souvenirs dont je ne voulais pas refaisaient surface.

Aujourd’hui, j’apprends à ne plus me dissocier de mon corps, à simplement vivre le moment, vivre les sensations que mon corps m’envoie, mais c’est un travail qui n’est pas évident et qui n’aurait pas dû exister. En effet, en découvrant ma sexualité avec mon cousin, j’ai appris à isoler mon esprit et le plaisir que mon corps m’offrait. Mon corps étant stimulé, a eu des réactions physiques « normales » en me procurant du plaisir, car je n’étais pas encore consciente de ce que la sexualité impliquait, et j’ai appris dès lors à me désincarner, et donc à apprendre que le plaisir était dans ma tête et pas dans les sensations, car je ne pouvais pas accepter ce qui m’arrivait. Le sexe avait donc fini par ne plus rien représenter pour moi, je n’avais pas le sentiment de donner une partie de moi, de donner une partie de mon intimité car celle-ci m’avait déjà été volée. J’ai eu ce besoin de me prouver en permanence, que oui, le sexe n’avait aucune importance pour moi, coucher avec un parfait inconnu et ne plus jamais lui parler était un moyen pour moi de désacraliser le sexe et de ne pas souffrir de ce que j’avais vécu étant plus jeune. Aujourd’hui je ne suis pas en colère contre mes cousins, je suis peut-être naïve, mais je crois sincèrement que ce sont des bonnes personnes, et qu’il y a des bonnes personnes qui ont des mauvaises actions. Le plus difficile dans ces relations, c’est que je continue de les apprécier car je les ai vus depuis toute petite comme de bonnes personnes. Ce schéma est sûrement possible car dès lors que je leur en ai parlé, ils ont tous les deux compris et se sont excusés directement. Ici je parle en mon nom car je sais que beaucoup de relations incestueuses sont plus violentes. Elles sont initiées beaucoup plus tôt dans la vie des jeunes filles et des jeunes garçons, et elles font face à des bourreaux qui nient les faits, un entourage qui protège les agresseurs. Je vais sûrement vous paraître extrême et c’est sûrement ma façon à moi d’aller mieux, pour mon cas je pense sincèrement que malgré que ce soient eux qui ont eu ces agissements sur moi, le problème ne vient pas uniquement d’eux, mais aussi d’une société qui donne des images constantes que la femme est un objet, où dans certains films des mecs assument avec un faux-semblant de honte avoir fait leur première fois avec leur cousine comme une sorte de fantasme, comme si c’était un petit secret lourd mais acceptable dans l’univers masculin. La pornographie favorise tout ça.

Aujourd’hui la colère est passée parce que malheureusement j’ai fini par comprendre que les deux n’étaient pas conscients que c’était une violence sexuelle, car justement je n’ai jamais dit non, et lorsque je l’ai fait ils n’ont pas insisté, pour autant je n’ai jamais donné mon consentement. Je n’ai pas dit non car je ne voulais pas les mettre mal à l’aise parce que je les appréciais, et qu’il y avait une forme d’autorité sur moi dû à leurs âges et leurs statuts dans la famille. C’est sûrement cela qui me met le plus en colère, le fait qu’en tant que femme j’ai préféré subir plutôt que de mettre mal à l’aise mes cousins suite à leurs demandes qui n’avaient pas lieu d’être. Cela m’arrive encore d’être face à des hommes qui font des remarques déplacées et par peur de leur faire perdre la face, je ne dis rien, mais ce silence permet de leur faire croire que je suis en accord avec leurs agissements, je ne veux plus de ça non plus. Les violences sexuelles sont loin de l’imaginaire collectif d’une femme qui se fait agressée dans un parking sombre, la plupart des violences se déroulent avec l’entourage, avec des personnes que l’on n’ose pas mettre mal à l’aise, avec des personnes qui ont une autorité sur nous. Désormais, je considère que les évènements passés n’étaient pas un jeu d’enfant qui a mal tourné. Mes cousins ont mal agi, mais je refuse de garder de la rancœur car je me perdrais moi-même dans mes douleurs, et aussi fou que cela puisse paraître, je leur pardonne. Bien-sûr je parle de mon cas et chacun à sa façon de gérer sa peine en fonction de ce qu’on a subi. Chaque relation incestueuse est différente cependant à mes yeux la douleur de l’inceste existe par le secret et la honte, aujourd’hui je n’ai plus honte et je ne porte plus ce secret.