Anonyme

Je flotte dans une épaisse crasse noire. Peut-être parce que mes paupières sont fermées. À moins que la lumière ne soit éteinte. Je pense très fort à la liste des courses que je dois faire demain. Des tomates. Des kiwis. Des bananes. Des yaourts allégés pour maman. Des madeleines au chocolat pour moi. Des œufs. À moins qu'il n'en reste ? Je ne sais plus si j'ai fini la boîte hier quand je me suis préparée une omelette. D'où vient cette odeur écœurante qui me serre la gorge ? On dirait un mélange de sueur et de parfum. Pois chiches. Mozzarella. Gruyère. Pain de mie. Est-ce que je dois prendre du lait ? Ça risque de faire lourd à ramener à pied. Pourquoi les respirations que j'entends sont aussi fortes ? Ou alors, il faudrait que je demande à ma cousine de venir me chercher. Comme ça, je pourrais aussi ramener du papier toilette ; ça devient urgent de refaire le stock. Je crois que je sens une chose humide qui n'arrête pas d'entrer et de sortir de mon corps. Ça glisse. À moins que ça ne frotte ? Aucune idée. Une pâte à quiche aussi ! Est-ce que c'est moi qui transpire comme ça ? Si jamais ils ont le déodorant Ushuaïa à la vanille, je le prendrais parce que celui à la noix de coco est vraiment moins efficace. Il y a un tissu sous ma main. Il est de la même texture que mon sac. Mon sac... Merde. J'ai pris mon tote-bag et ma carte bleue est restée dans ma pochette blanche. Je ne dois pas avoir plus de dix balles de liquide dans mon porte-monnaie. Il faudra que je repasse à l'appartement avant d'aller faire les courses. Mais d'où vient ce poids qui m'enfonce ? Oh, et il ne faut surtout pas que j'oublie le chocolat noir ! C'est l’anniversaire de maman ce weekend, je lui ferai un fondant. Il fait atrocement chaud. Ah mais je vais avoir un problème, le four ne sera réparé que mardi prochain. Tant pis, je vais me rabattre sur une charlotte. Boudoirs, chantilly. Qu'est-ce qu'il manque d'autre ? Une douleur, soudain. Et puis le noir.

Cette avalanche de néant est vertigineuse.
Un silence.
Un autre.
Encore un autre.
Et puis encore un autre.
Quand est-ce que ce rien va prendre fin ?


– Putain, c'était trop bon.

Cinq mots. Cinq mots et c'est l'explosion. La moindre particule de chaleur vient de s'évaporer de mon corps. J'entrouvre les yeux. Je suis nue. Je suis nue et lui aussi. Il fait froid. Je balaie la pièce du regard. Il allume la lumière. C'est trop coloré, tout ça. Beaucoup trop coloré. Qu'est-ce je dois faire pour que ça redevienne noir ? Je donnerais n'importe quoi pour que quelqu'un me donne une solution.

– T'as kiffé, hein ?
– Oui.


Je ne comprends rien à sa question ni à ma réponse. Mais ce n'est pas très grave parce que je viens de retrouver le noir : il suffit de fermer les yeux en fait.

– Tu prends la pilule, on est d'accord ?
– Oui.
– Cool.


C'est impressionnant comme cette seule syllabe peut me tordre le ventre. Je commence à mettre les éléments dans l'ordre. Un par un. Pilule. Contraception. Capote. Rapport sexuel. Enceinte. MST. Vierge. Pénétration. Ce sont des mots tout ça. Ça ne prouve rien. La réalité ne se limite pas à des mots si étroits. Il faut que je comprenne.

– Il n'y avait pas de capote ?

Un bref silence durant lequel la honte me maintient immobile.

– Bah tu crois que je me suis retiré pourquoi ?

À la fin de la phrase, il ne le dit pas, mais j'entends : « pauvre conne ». Je me tais. Cette vulnérabilité est si insupportable que je dois faire quelque chose. Je me lève pour enfiler la robe qui traîne par terre, juste à droite du lit. Mes muscles sont engourdis. Ce corps n'est pas mon corps. Ce n'est pas possible. Je ne ressens rien.

– Tu veux retourner en bas ou tu dois rentrer chez toi ?

Il parle si près de mon oreille que mon corps entier frisonne. Ce doit être l'excitation. Après avoir couché avec quelqu'un, on est excité, non ? Je décide que c'est ça.

– Non, je vais rentrer. J'ai cours à 8 heures demain.
- T'as besoin de thune pour le taxi ou tu rentres en métro ?
– Je vais me débrouiller.
– Ça marche. À la prochaine alors ! C'était cool de te connaître mieux.


« Cool. » Décidément, c'est son mot. Il est toujours nu. J'enfile ma culotte. Où est mon soutien- gorge ? Aucune idée. Tant pis. Je demande à mes lèvres de lui sourire avant de sortir de la chambre. En descendant l'escalier, je croise deux filles en train de s'embrasser. La musique me donne mal au crâne. J'ai toujours chaud. En bas, mon sac m'attend. Je le ramasse, vérifie que mon pass navigo est bien dedans et sort de la maison en claquant la porte. Maintenant, je dois juste transporter mon corps jusqu'à chez moi et m'endormir. Il y a un arrêt de métro sur le trottoir d'en face. Je marche lentement jusqu'au quai. Onze minutes d'attente. Merde. Je sors mon téléphone par réflexe. Il n'est que minuit. J'étais à cette même station il y a moins de trois heures. Trois heures.. C'est ridicule comme durée. Bien trop ridicule pour contenir autant de laideur. Je range mon portable dans mon sac. Je ne veux pas penser. Je ne veux plus voir. Ça fait mal de voir. Je vais demander des œillères pour mon anniversaire. Des grosses œillères bien opaques que je pourrais porter en permanence. Pourquoi attendre d'avoir 17 ans, remarque ? Je peux en trouver dès maintenant si je fais un petit effort.

Un homme et une femme s'avancent vers le devant du quai. Ils se tiennent la main et sont affreusement beaux. Ils me font penser à mes parents sur leurs photos de mariage. La femme grelotte, son copain lui donne sa veste. La scène est à vomir. Je ne comprends pas pourquoi je me sens aussi dégoûtée. Je sais juste que je veux rentrer. Mais il y a encore six minutes à attendre.

Machinalement, je porte mes ongles à ma bouche pour me les ronger. C'est là que je constate que mes mains sont poisseuses. Poisseuses de dégoût. Je comprend instantanément de quoi elles sont recouvertes. Comment j'ai pu oublier de me laver les mains, bordel ? J'ai le réflexe de frotter frénétiquement mes doigts contre mon jean. C'est encore pire. Ça s'étale. C'est ignoble. J'ai la sensation d'être couverte de merde.

Le métro arrive enfin. Les portes s'ouvrent et je me laisse tomber sur un strapontin. Le couple de tout à l'heure s'installe en face. Je remarque que la femme caresse le bras de son amoureux. Ils ont les mains propres, eux. Un monde me sépare désormais de ces gens-là.

Le corps que je trimballe est un ramassis de nœuds. Je voudrais pousser un cri assez fort pour déchirer le monde en deux, pour laisser une trace à hauteur de la honte qui s'est installée en moi. Il renverserait tout sur son passage, y compris ce couple parfait dégoulinant d'un amour que je ne connaîtrai jamais. Il me ferait disparaître, je n'aurais plus qu'a me cacher derrière lui.

Le cri emplit ma chair et même si je sens qu'il s'est coincé à l'entrée de ma gorge, je suis infoutue d'empêcher ma bouche de s'entrouvrir. Alors je vomis par terre. La femme et l'homme qui me font face se lèvent, l'air gêné et s'en vont plus loin dans la rame. Sans un regard pour moi. Ils me laissent m'étouffer avec ma haine, ma peur et mon désir de disparaître. J'écrase mes poings contre la vitre avec l'espoir débile que la douleur remplace la honte. Mais non. Je me suis trompée, encore une fois.

Une pauvre conne reste une pauvre conne, même avec les mains en sang.

Maman m'avait pourtant dit de ne jamais mettre ce rouge à lèvres. J'aurais dû l'écouter, c'est tout. Je suis vraiment une pute. Une pute qui a taffé gratuitement ce soir. Et qui n'a pu choisir ni son horaire, ni son client.

Le mot a quelque chose d'apaisant en fait : pute, pute, pute. Ça fait presque du bien de me le répéter. Je. Suis. Une. Pute.
Une. Grosse. Pute. Avec l'adjectif, c'est encore mieux.
Une voix annonce mon arrêt de métro. Les portes s'ouvrent. Je sors.
Enfin. Plus que cinq minutes et je serai chez moi.
Ça me laisse pile le temps de mettre la main sur des œillères et de les enfiler pour toujours. Toujours. Quel beau mot. Il n'arrive pas à la hauteur de pute mais quand même, il produit sur mon cerveau l'effet d'un bonbon au miel qui fond dans la gorge.

C'est merveilleux d'avoir des mots en guise de doudous. Presque aussi merveilleux que de réaliser que le monde qui m'entoure n'a plus de couleurs.

Ce récit est fictif (bien qu'inspiré librement de certains faits réels). J'ai fait le choix de me mettre dans la tête de cette jeune fille pendant et juste après son viol. Forcément, dans cette temporalité-là, il y a peu de place pour l'espoir et l'optimisme. Forcément, les « couleurs », comme elle dit, mettront du temps à réapparaître.Beaucoup de temps. Mais qui sait ? Peut-être que la femme qu'elle a croisé sur le quai, cette femme en couple qu'elle a tellement envié et qui lui a semblé appartenir à un autre monde, peut-être que cette femme-là a elle aussi subi un viol quelques années auparavant. Sûrement, même. En tout cas, les statistiques me font pencher pour cette hypothèse. Alors, peut-être que si cette femme qui a survécu à un viol a finalement pu refaire confiance à un homme, peut-être que ce sera aussi un jour à la portée de l’héroïne.

Anonyme

L'audio du témoignage:

Prendre la parole demande du courage. Que faire lorsqu'on est victime d'agression sexuelle ? Ce témoignage n'est pas voué à donner des leçons, bien au contraire. Il tente d'expliquer ce qu'on peut ressentir en tant que victime. C'est évidemment un point de vue personnel, mais qui peut peut-être changer la donne.

Si vous êtes victime de violences sexistes ou sexuelles, différents numéros d'écoute sont mis à votre disposition :
Le 3919 ou le 0 800 05 95 95, numéros d'écoute nationaux et anonymes destinés aux femmes victimes de violence ou à leur entourage.

Vous n'êtes pas responsables, vous n'êtes pas seul.e.s.

Anonyme (homme)

Je dois vous avouer que je ne suis pas à l’aise. Indignez-vous. Sérieusement ? Moi, m’indigner ? Moi, le blagueur, le débile, le copain sympa je devrais m’indigner ? Mais m’indigner de quoi ? Je suis heureux moi. Tout va bien, pour le moment. Qui suis-je pour m’indigner ? Je suis ce mâle blanc privilégié cisgenre et hétérosexuel, né dans la banlieue aisée de Lille. Je n’ai jamais connu d’injustice. Je suis le symbole du patriarcat, l’oppresseur des minorités, celui qu’elles aiment détester car je représente ce qu’elles n’ont pas choisi et qui les empêche de s’épanouir dans cette société. Alors quelle légitimité j’ai ? Comment j’ose protester ? De quel droit je me permets de m’indigner ?

Mais ce ne sont pas les seuls à me détester. Les fachos, les misogynes, les beaufs... Tous ces gens me détestent. Car j’ai beau être le symbole de cette société patriarcale et raciste, je m’indigne. Oui, malgré mon prétendu statut social, j’ose m’indigner. J’ai beau ne pas être légitime, je ne peux pas m’en empêcher. Je ne peux pas m’empêcher d’être révolté par ce monde de merde.

Je suis révolté de voir qu’aujourd’hui, en France, à poste égal, Chloé touchera 10,5% de moins que Daniel. Je suis révolté de voir qu’en ce 22 mars, 19 Zoé sont tombées sous les coups de leur mari depuis le 1 er janvier. Je suis révolté de voir qu’on refuse l’hospitalité à Hicham qu’on a pillé il y a quelques années. Je suis révolté qu’on entende encore Lorenzo pousser des cris de singe dans les stades. Mais surtout, je suis indigné, indigné que plus d’une femme sur deux déclare avoir été victime d’au moins un viol dans sa vie. Je suis indigné que 2 femmes sur 3 aient fait l’expérience d’actes sexuels non- consentis. Je suis indigné qu’un homme sur 10 ait été victime d’un viol.

Comment peut-on tolérer ça ? Comment peut-on aborder un problème aussi grave de cette façon ? Comment peut-on minimiser à ce point ces choses-là ? Comment peut-on ne pas haïr ce monde, mépriser ces fous ? Comment peut-on ne pas avoir envie de crier, de tout casser, d’hurler même ? Comment peut-on ne pas s’indigner de cette culture du viol ?

Mais comment moi, privilégié du système, je pourrais vous parler de ce sujet, qui touche principalement les femmes ? Tout simplement parce c’est l’un des seuls sujets ou je me sens légitime. Tout simplement parce que je l’ai subi. Mais laissez-moi vous rappeler ce que c’est cette culture du viol. C’est ce qu’Aloïs, ton collège fait quand il te dit qu’après le confinement, un petit cachet dans le verre et c’est parti. C’est ce que ton pote, Charly, fait quand il te dit qu’il a un peu forcé mais que c’était cool hein. C’est ce à quoi ton père participe quand il t’explique que finalement elle avait pas à s’habiller comme ça pour sortir. C’est aussi ça quand on m’explique que je ne devais pas boire autant et que c’est de ma faute si je n’étais pas conscient.

Ça peut vous paraître fou mais c’est bien réel. Et encore, ça n’est qu’une infime partie. Parce que non contente de banaliser, minimiser voire même encourager le viol, cette culture renie les victimes, leur fait porter le chapeau. C’est à cause d’elle qu’on s’en veut. On s’en veut de ne pas avoir réagi. On s’en veut d’avoir oublié, de ne pas pouvoir prouver. On s’en veut d’être faible, de ne pas avoir le courage de dénoncer ce qu’on a vécu. Mais est-ce qu’on l’a vraiment vécu ? Est-ce que c’est réel ? C’est de notre faute au final, non ? Et ça nous suit, longtemps. On ne dort plus la nuit. Ou quand on dort, les souvenirs remontent. On a peur de sortir. Ou quand on sort, on est obligés de boire, pour se débloquer. On pense même à boire seul. On n’arrive plus à faire confiance, on a honte. On arrive plus à faire de nouvelles rencontres, on ne ressent plus rien.

Jusqu’au jour où on réalise. Les témoignages s’enchaînent, concordent. « Tu avais bien dit que tu ne voulais pas. » « Tu étais inconscient, regarde j’ai une vidéo. » Tout s’enchaine. On prend conscience de la chose. Et un grand vide s’empare de nous. C’est donc ça ? C’est donc ça qui m’empêche de vivre normalement ? C’est ça qui m’empêche d’être heureux depuis des mois ?

On ne ressort pas indemne d’un viol. C’est quelque chose qui est ancré en nous, qui nous suit partout, qui dicte chacune de nos actions, de nos relations. Mais pourtant, on est remis en cause. Il y a ceux qui ne comprennent pas, qui ne nous écoutent pas. Ils trouvent qu’on exagère, que ce n’est pas si grave. On ne peut pas vraiment leur en vouloir. Il faut le vivre pour comprendre, c’est triste mais c’est une vérité. Il n’empêche qu’en ces temps troubles, voir ses proches ne pas réussir à nous aider, ne même pas essayer, c’est dur, très dur. Alors on se renferme. On ne se confie plus, on explique plus pourquoi on ne va pas bien. On ne va juste pas bien et c’est tout. On a peur, peur du jugement, et encore plus quand on est un garçon. On ne veut pas se faire passer en tant que victime. On ne veut pas même admettre ce qui nous est arrivé. On n’a pas envie d’être ce pote relou qui ne fait que se plaindre, pour pas grand chose. Parce que c’est ce que ça représente pour les autres : pas grand chose.

Mais pire encore que ces proches qui, finalement ne font rien de mal, ne comprennent juste pas. Il y a pire que ça. Car au lieu de soutenir ces personnes, certains les réfutent totalement. Qu’on soit bien clairs, il y des viols inventés pour discréditer, profiter et tromper. Mais 90% des procès entamés pour viol voient les agresseurs condamnés. Mais condamnés à quoi ? 1 an ? 2 ans ? Du sursis ? Et après ? Tandis que ces délinquants sexuels pourront continuer leurs vies, la nôtre sera marquée à jamais, marquée par ce visage, marquée par cette soirée, par cette crise de panique faite au réveil. Nous, les victimes, on prend le traumatisme à perpétuité.

Ces personnes qui réfutent les victimes sont des ennemis du bonheur. Elles s’offusquent de voir les mouvements libérateurs de paroles. Elles méprisent MeToo et Oser Dire Non. Elles nous torturent l’esprit, nous font douter et perdre notre confiance. Cette minorité, pourtant très bruyante, c’est elle qui contribue à cette culture du viol. C’est elle qui nous fait hésiter à porter plainte. Encore faudrait-il d’ailleurs qu’elle ne soit pas dans les commissariats, dans lesquels tous les jours des plaintes sont refusées. C’est aussi à cause d’eux si seulement 13% des victimes de viol portent plainte. Mais ces personnes, ces êtres dénués d’humanité ou d’une quelconque empathie ne comprennent pas ce qu’elles font. Et c’est là le plus triste. Elles ne comprennent pas l’impact que peuvent avoir les mots dans ces moments-là. Elles ne comprennent pas qu’elles sont à la base d’une chaîne de désespoir infinie. Elles ne savent pas ce qu’elles font et ne savent sûrement rien de la culture du viol qu’elles construisent, chaque jour, remplaçant les briques par des tweets.

Mais j’ai une question pour vous les juges des viols. Plusieurs en fait. Des questions que je me suis moi aussi posées. Quelle légitimité avez-vous ? Comment osez-vous protester ? De quel droit vous permettez-vous de vous indigner ?

DE TOI À MOI

L'audio du témoignage:

OSER DIRE NON te propose DE TOI À MOI, réalisé par Tova Bach

C'est un podcast informatif à travers lequel une victime de viol parle et partage à tous le combat que chaque victime doit mener - pour elle et pour ses proches.
Comment pouvons nous tous aider, tous se mobiliser face à une culture du viol qui persiste encore ?
En partageant ce que les victimes ressentent. Et bien sûr, en essayant de les comprendre.